Or donc, ayant créé les cieux, la terre, la mer, l'homme et la femme, le Bon Dieu contempla son œuvre et constata : — Ouais… C'est bien joli, tout ça, mais c'est triste…
Alors il fit claquer ses doigts, plusieurs fois, dans le tempo, ni trop vite ni trop lent, bien balancé, et s'écria : — Que la musique soit !
Et le jazz fut.
C'est ainsi du moins qu'un enfant de chœur de la paroisse de St-Antoine de Padoue (et de Genève) interprétait le thème de la Genèse standard que le catéchisme lui enseignait dans une version plus classique.
L'enfant de chœur, déjà, faisait des chorus.
En d'autres temps, le curé l'aurait fait excommunier, mais celui de la rue Carteret avait besoin d'un orchestre (bénévole) pour la prochaine kermesse du Cercle des Jeunes, prévue pour 1955. Comme nous étions en 53, notre François avait deux années devant lui pour perfectionner son doigté et dénicher des partenaires.
Las ! bien qu'entrepris pour le bien de l'Eglise, ces efforts n'eurent apparemment pas l'agrément du Ciel puisque le soir DU concert (the first !), après deux ans de répètes enthousiastes et d'épisodes fébriles, le clarinettiste, indisposé, se fit porter pâle…
Karajan aurait déclaré forfait.
C'est là toute la différence entre le classique et le jazz — où l'on improvise avec ce que l'on a !
En outre, un ex-enfant de chœur n'a qu'une parole, et l'on joua sans clarinette — expérience éprouvante mais qui devait se révéler fort utile pour les concerts futurs où nous verrons que les clarinettistes arrivent parfois après l'entracte…
Pour l'heure, ce sont les frères Piller, deux autres mordus, qui donnaient sa première couleur à l'orchestre un peu bout-de-bois de François Pesse ; René à la trompette et Jean-Luc au trombone — malheureusement trop long pour son bras trop court, ce qui l'obligeait à se servir de son pied pour allonger la coulisse dans les notes graves. Or, bien qu'à l'époque la location fût encore inconnue, le pied pour le trombone, c'est pas le pied, et Jean-Luc se découragea bientôt de cet ingrat instrument dont la moitié mobile lui échappait parfois dans un aller sans retour. Profitant alors des absences de son frangin moins assidu, il se mit à lui « emprunter » sa trompette, passant ainsi de la clé de fa à la clé de sol grâce à la fausse clé qui ouvrait l'armoire où l'autre cachait son « cornet ». Cette rivalité cornettienne n'alla pas jusqu'au drame shakespearien car René lâcha bientôt la musique, permettant au petit frère de ramasser la trompette abandonnée et d'abandonner le ramassage du trombone.
Durant que les frères Piller se séparaient, les Pesse, eux, se rapprochaient et Jean-Claude qui peinait depuis plusieurs années sur un violon avait brusquement opté pour le banjo, un soir qu'il avait entendu Grappelli…
Mais nous en sommes toujours au jazz « paroissial » de St-Antoine où les répétitions se déroulent entre les aléas et les alléluia, avec des bonheurs divers et dans un feu sacré qui doit plus à Armstrong qu'au saint de Padoue. Des copains passent, qui s'en iront, bientôt ou plus tard, appelés ailleurs par un métier, une femme, un orchestre, la vie — tels le clarinettiste Claude Matthey, le trombone J.-P. Guyot ou le batteur Paulet Magro dont l'horaire de coiffeur professionnel collait mal au programme de la bande.
C'est alors que Saint Antoine de Padoue, réputé pour ses miracles, envoya Pops, non pas sur terre où il était déjà tombé, mais à la Maison des Jeunes, un soir que les nôtres y étaient en train de se défoncer (comme on ne disait pas encore) dans une joyeuse « djam » (comme l'on disait déjà) où il sortit sa clarinette pour entrer dans le bœuf — comme on dit toujours.
Un bœuf qui dure à cuire depuis 25 ans dans un miroton d'engueulades, d'amitié, de rires, de bénichons, de festivals, de pianos pas possibles, de bouffes historiques, de voitures en panne quand il faudrait pas, de bassistes qui partent, d'un qui se marie, de trombones qui arrivent, d'un qui divorce, d'un qui meurt et d'enfants qui naissent — bref ! tout ce qui fut la vie durant cinq lustres où s'égrenèrent 3000 concerts totalisant 78 000 morceaux en si bémol et 87 000 en mi pareil représentant 950 000 chorus nécessitant 846 millions de noires pointées contre 775 milliards de double-croches s'ajoutant à 3 billions de triples, plus un nombre de couacs impossible à évaluer sérieusement sans les ordinateurs de la Nasa.
L'arrivée de Pops parmi les enfants de chœur fut déterminante. Bien que moins impressionnant qu'aujourd'hui (il n'arborait qu'une élégante moustache), il représentait l'aîné, le monsieur, et il fallait un certain culot pour oser lui demander, après ce concert improvisé, s'il accepterait éventuellement de faire partie de l'équipe… Le bonheur fut qu'il accepta et que c'est à partir de là — du reste fort curieusement pour qui connaît l'imprécision congénitale et incurable du bonhomme — oui, ce fut dès son arrivée que l'orchestre trouva sa base, ses structures, son style et son nom car l'aîné, disciple de Mezz Mezzrow, avait pris pour devise le « Old School Blues » de son Maître. La bande y perdit son genre grammatical avec son « e » final et jura du même coup fidélité à La Nouvelle-Orléans pour le meilleur et pour le pire — comme on dit du mariage.
Justement, pour notre nouvel arrivant, le pire était à la maison, où une épouse possessive, ne tolérant pas ses rentrées tardives, enfermait la clarinette pour retenir son clarinettiste mari… Mais le « meilleur » fut que celui-ci cachait une seconde clarinette dans la boîte à lait que l'on trouvait encore en-dessous des boîtes à lettres, dans le hall des immeubles.
Et ce meilleur-là constitue même « la meilleure » que de pouvoir se dire que le la fut ainsi joué — et grâce à Pops ! — un rôle capital dans la carrière du Old School Band…
Nous sommes donc en 1958 — et les choses sérieuses vont commencer. On répète dur après le boulot quotidien, ce qui ne va pas sans sacrifices familiaux et sentimentaux. Surtout pour les autres, les parents aux tympans saturés, et la bonne amie qui attend — en cherchant dans le Courrier du cœur de « Marie-Claire » des amoureuses plus délaissées qu'elle… La plupart de ces malheureuses ne se sont jamais complètement remises de ces frustrations de jeunesse et continuent de suivre, vingt-cinq ans plus tard, les concerts de leurs premiers béguins — Constance qui explique en partie les salles combles et conquises qui font le succès de nos gaillards.
Premier échelon de ce succès en 59 aux éliminatoires genevoises du Festival de Zurich où Jean-Luc Piller aura bien fait de quitter le trombone pour la trompette de son frère car, dans le style de son père, King Oliver, il sera l'éclatante révélation de cette épreuve qui ouvrira à l'OSB les portes de la finale zurichoise, providentiellement fixée à un lundi, jour de congé des coiffeurs : la batterie était sauvée !
Mais plus pour longtemps, et Paulet dut quitter l'équipe, cédant la place « au suivant de ces messieurs » : Romano Cavicchiolo — un vrai nom de coiffeur, lui, mais pour dames du Faubourg Saint-Honoré.
C'est avec lui et les frères Moret — Marc (tb.) et Bernard (b.) — que l'OSB va remporter deux années de suite la seconde place à Zurich (61-62) puis la première au concours européen des radios francophones « Jazz Partout ».
Est-ce le bonheur qui commence ? Non, c'est le drame : le petit frère Jean-Luc se tue à moto — avant d'avoir pu devenir, sans doute, un grand du jazz helvétique. Il a 23 ans — ils les gardera, avec l'amitié intacte de l'Old School qui en a 25 ce soir… Salut, Jean-Luc !
C'est Francis Bonjour qui reprend le flambeau et qui partagera les lauriers de la troisième 2e place (vous suivez ?) qu'on va remporter à Zurich. Si vous ne suivez pas, sachez que la première sera pour la quatrième en 1964.
Année de l'Expo — où l'OSB honore son premier contrat à long terme — 15 samedis consécutifs au bout desquels, gonflés à bloc, on va décrocher l'Open de la Limmat — comme voulait dire l'alinéa précédent. L'habitude des victoires est prise et le même 1er prix couronnera deux mutations d'instrumentistes sans effets pernicieux sur la qualité, l'enthousiasme, l'assiduité (et les défauts, hé !) qui maintiennent l'homogénéité du groupe.
Les deux nouveaux sont le bassiste « Pétole » Hoffmanner (un brin hirsute et rêvant d'îles lointaines) et, surtout, le cornet Jacques Lucas qui va devenir le quatrième pilier du temple puisqu'il en est maintenant à sa 18e année.
On ouvre alors un club de jazz aux Vieilles-Pierres, le « Storyville » dont les anciens se souviennent avec nostalgie. La télé, grande ignorante du jazz (mais pas du hard rock, hélas !), allume pourtant ses spots sur nos potes à leur retour d'Antibes où ils sont allés représenter la Suisse. Y en a point comme nous — et voilà dix ans que ça dure : ça s'arrose par une tournée avec Albert Nicholas qu'on terminera au Casino-Théâtre (GE) où Martine Kay viendra « crooner » avec ses nouveaux amis. (1968)
Le premier 45 tours va suivre, mais pas le batteur, Tony Ringrose, que l'on remplace (bien que chacun soit irremplaçable dans ce Band-là) par Georges Bernasconi — dangereux concurrent par le regard de velours qu'il laisse traîner sur les spectatrices du premier rang pendant que les copains s'esbignent dans leurs binious.
Second débarquement de Dunkerque et second prix au Festival de 1969. La 1re place sera pour l'année prochaine car nos champions amateurs se battent comme des pros, tour à tour Poulidor ou Anquetil au Tour.
Mais eux arrivent au premier 33 tours (1970) et perdent dans cette étape le brillant Moret (tb) qui abandonne, « fatigué » dit-il, sans que l'on sache si c'est de l'orchestre ou du trombone. Quoi qu'il en soit, c'est un sale coup pour notre fanfare — mais les quatre piliers sont désormais inébranlables. On va donc essayer un petit débutant d'un mètre 83 : Daniel Thomi. Non sans quelques frictions, d'ailleurs, dues à la différence d'âge (les piliers ont pris de la bouteille) et, aussi, question d'origines… Certes, le problème n'existe pas dans le jazz où noirs et blancs, Juifs ou chrétiens communient depuis longtemps dans le même culte. Mais Thomi vient de La Chaux-de-Fonds… et nos amis (bien que pas racistes pour un sou, mais un brin « rasuisses » comme tous les vrais Genevois) vont avoir quelque peine à s'adapter, quoi ?
Le dit « Pétole » en profite pour mettre les voiles à sa contrebasse et s'embarque en direction des îles connues de lui seul — où il continuerait sa sieste, selon les dernières nouvelles.
Les bassistes se suivent et ne se ressemblent pas. Le nouveau (toujours présent) est aussi soigné que son prédécesseur était « pittoresque », disons. Et c'est avec Freddy Cotting que l'on va graver un second 30 cm (en 72) puis un autre (73) pressés par « M. Records ».
On joue de plus en plus, et même des coudes chez les spectateurs du Jazz-Estival où l'OSB fait la conquête d'un nouveau public dans les parcs de Genève. Décidément sympas, les sept mercenaires ne se poussent pas du col et maintenant, sans se forcer, leur image de marque. La radio les diffuse (salut, Colbert !), ils ouvrent « La Boîte à Jazz » où ils accueilleront fraternellement d'autres formations, créant au cœur de la Vieille-Ville un rendez-vous d'amoureux du jazz — où Pierre Bouru amènera même des grands, comme Grappelli avec Humair.
Le seul à se griser de ce succès sera malheureusement le propriétaire des lieux, plus amoureux du flouze que du blues, et qui va monter son loyer au niveau de la Taconnerie toute proche — coulant plutôt la boîte… qui ferme !
Mais le « Pop Corn » s'ouvre deux cents mètres plus bas, et l'Old School sera parmi les premiers à faire la pub de ce pub où s'éclate le maïs et le swing.
Carouge, cité interdite dont personne ne sort, va baisser son pont-levis pour que ses gens puissent applaudir ces ménestrels dont on parle de l'autre côté de l'Arve. Un bistrot « Chez Pernet » jadis fameux le redevient tous les jeudis à l'enseigne de « La Caroujazz ». Trois ans — qui nous amènent en 74, année du 15e anniversaire…
Des événements inattendus repousseront la fête d'une année. Pour célébrer un tel retard, on fait appel au recordman du genre, celui-là même qui signera ces lignes lorsqu'il aura fini de les écrire — ce qui n'est pas encore fixé au moment où il en est là.
Dans un Victoria Hall rempli de leurs aficionados (« fans » en français), la fidèle Martine Kay rejoindra ses amis avant que Moustache ne casse la baraque. Deux « long playing » immortaliseront la cérémonie.
On ne s'endort pas. Ça déménage même : des concerts à Paris, Lyon, la Bourgogne (hou là, là !), Colmar, Metz et en Suisse, bien sûr, pour atterrir à la célèbre brasserie « Le Tivoli ». Deux ans.
Bernasconi est parti faire des yeux doux ailleurs, et on le remplace prudemment le vieux batteur de charme par un nouveau-né : Thierry Schell. Il a tout juste un an de plus que l'orchestre. Pops, lui, c'est dix kilos. Mais on mouille comme aux premiers jours — malgré les inévitables accrocs imputables aux premières atteintes du 2e âge, l'andropause de l'un, l'artériose de l'autre et la cirrhose du troisième (suivez son regard !). Hé ! oui, à part le petit dernier (c'est Schell qui gêne), quand on a 25 ans d'orchestre, on a l'âge de ses arpèges. Mais le Sida ne passera pas ! — ils l'ont juré à leurs femmes, et plutôt deux fois qu'une dans certains cas (ne suivez pas leur regard !).
Thomi s'en est allé et Eberhard Nolte a pris son pupitre, comme on dit dans les orchestres qui en ont. La suite, au demeurant, tiendrait de la redite et du compte rendu : festivals, succès, voyages, retours, concerts, disques, répétitions, 20e anniversaire, succès, festivals, retours, répétitions, répétitions, répétitions…
Bravo final à notre télévé (c'est pour le 17) dont une équipe a rejoint nos gars aux U.S.A. où les invitaient l'an dernier à St-Louis, Denver, Seattle, Boston, Washington et… La Nouvelle-Orléans qui les fait citoyens d'honneur — ouais ! — et les invite à participer, en si bémol, à un enterrement…
Autant dire que ce n'était pas le leur !
Rideau !!!
JR